Je ne dois pas tomber dans la généralisation, et donc je parle avec quelques réserves quand je m’adresse aux élites tunisiennes, dites modernistes. Il est bien entendu que le discours que je vais entretenir ne s’applique pas nécessairement à tous, et donc, que ceux qui ne se sentent pas concernés par mes généralisations ne s’en prennent pas à moi. Etant donné que nous tunisiens sommes devenus libres de dire ce que bon nous pensons, sans trop nous occuper des nuances ni des protocoles de l’argumentation saine, perceptive et objective, moi aussi, je vais me permettre le luxe de m’exprimer sans trop me soucier du protocole.
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Drôle d’élite est celle à laquelle la Tunisie a donnée naissance depuis son indépendance putative ! Certes, nous sommes tous les produits de nos circonstances, de nos conditions, de notre environnement social et de notre vécu là où il est vécu. Ceci dit, nous ne sommes pas toujours en position de déceler ce de quoi il s’agit quand nous discutions de ces circonstances. Ces circonstances sont complexes, variées, et des fois difficilement définissables. Mais en tout cas, cette élite tunisienne qui a le culot de traiter le peuple dont elle est issu d’idiot et de retardé mental, doit accepter de se faire psychanalyser.
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Tout d’abord, une élite, si elle digne de cet attribut, se doit toujours d’être au-devant de son peuple, et d’exprimer, sinon d’une manière sophistiquée, ce à quoi ce peuple aspire, sans le dépasser et sans éprouver un complexe de supériorité quelconque à son égard, comme quoi c’est un peuple d’ignorants qui ne sait pas trop quoi penser, qui choisir pour le gouverner et quel futur doit-il façonner. Une élite qui se comporte de la façon est une élite qui vit en dehors de son peuple, et elle aura donc perdu le droit de lui servir de porte-parole. Je ne suis pas en train de dire que l’élite doit forcément jouer le troupeau et suivre un peuple de ‘mal-informés’, mais, si cette élite choisit de se désassocier de son peuple et de le regarder à partir d’un promontoire, eh bien, je crois qu’il s’agit-là d’une élite perdante, et voire même une élite échouée.
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Révolues sont les époques où l’élite peut dire sans conséquence que son peuple est ignorant et n’est pas en mesure de penser logiquement, telle qu’elle conçoit la logique. En fait, la logique de notre époque moderne est que la connaissance de tout un chacun est importante et vaut la connaissance de n’importe qui, qui qu’il ou qu’elle soit. Si par exemple je me fais des illusions sur ma grandeur, la clarté de mes idées, le bons sens de ma logique, eh bien, je dois aussi prendre en ligne de compte que le monsieur ou la dame qui n’a pas mes connaissances, a d’autres connaissances auxquelles je n’ai pas accès. Je dois respecter le monde mental de cette personne, sans penser pour une seule seconde que je luis accorde faveur, ni que je fais ce que je fais par sens de fausse modestie. A chacun de nous son monde, et tous les mondes se valent, toutes les personnes se valent, et toutes les opinions se valent. Même si je me crois connaisseur, privilégié, penseur, éclairé, je n’ai absolument pas le droit de penser que les autres sont des cons, même aux niveaux les plus profonds, les plus personnels, et les plus internes de moi-même et les moins accessibles à l’examen public. Notre élite tunisienne de l’après révolution a tort de penser que le peuple est en dérive. Il est peut-être plus correct de dire que c’est cette même élite qui s’ensevelit dans un exercice d’arrogance sans égal, impardonnable et injustifiable. Si un beau jour, après cinquante ans de détournement de sa volonté, votre peuple décide de se faire gouverner par quiconque, il n’est pas juste de lui en vouloir parce son expression libre et publique ne colle pas avec ce que l’élite croit être bienséant.
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Secundo, même si cette élite est persuadée que le Démos n’a pas encore atteint son âge de raison, ou qu’il a n’a pas vraiment voté pour le parti de la Nahda ni pour le Troïka en général, mais plutôt qu’il a voté contre Ben Ali et sa maffia, il faut qu’elle comprenne que ce peuple, de par sa révolution, a tout au moins le droit de se faire son choix. Il semble, de par les dires de certains, qu’ils auraient voulu même truquer les élections plutôt que de voir la Troïka les gagner. Et il y en a de ces espèces. Je n’ajoute rien à vos connaissances en disant qu’il a certains qui auraient même préféré perpétuer la dictature de Ben Ali plutôt que des élections libres qui emmènent un parti islamiste au pouvoir. Donc, même si vous, élites tunisiennes, êtes persuadées que le peuple se trompe, il ne faut pas le contrarier et se comporter à son égard comme s’il était sénile ou immature. C’est là le peuple avec qui vous allez devoir œuvrer ; c’est là le peuple que vous voudrez gouverner, le jour où il vous donne confiance ; c’est le peuple avec lequel vous voudriez construire le futur de la Tunisie.
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Sans vouloir trop personnaliser les choses, permettez-moi de m’adresser directement au parti de M. Hamma Hammami. Je m’adresse à lui car je dois croire, de par son histoire de lutte juste, documentée, et principale contre les méfaits et les méprises de l’ère de Ben Ali, que c’est une personne qui se respecte, qui respecte le peuple et qui a comme perspective les intérêts ce peuple. Si mon peuple se définit peut être essentiellement ou au moins pour le moment comme un peuple pour qui les convictions religieuses sont primordiales, pourquoi est-ce que je me définis en tant qu’opposé aux choix de ce peuple, si c’est un peuple que je veux servir et qui est au cœur de mes préoccupations. C’est le genre de contradiction qu’une élite sage ne doit pas avoir du mal à comprendre, car les préoccupations de ce peuple ne relèvent pas essentiellement du divin. Ce sont aussi des questions politiques et économiques et les apports du parti de M. Hamma Hammami pourraient être très utiles aux classes les plus démunies en Tunisie, s’il sait écarter, au moins pour le moment, les questions d’ordre théologique. C’est un exemple ; il se peut qu’il y en ait d’autres partis auxquels une nouvelle perspective serait plus constructive et plus avenante.
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Je conclus donc en réaffirmant que si l’on se met au-dessus du peuple, et si on le méprise, on n’est en train de se faire rien d’autre que de commettre le suicide social et politique. Même si on n’est pas d’accord avec les choix du peuple, il ne faut pas perdre de vue qu’il n’est plus permis d’aliéner ce peuple, de l’infantiliser ou de penser qu’on peut probablement l’échanger avec un autre peuple qui soit originaire de Jupiter et qui soit plus sympathique à nos thèses. Le respect des choix du peuple est un principe en-deçà des principes, et ne doit même pas être une stratégie électorale dans le sens bas du terme. Ce respect doit émaner d’une conviction profonde et réelle que le droit à la différence est sacré, même s’il aboutit à des choix avec lesquels on est en désaccord complet.